Exemple3 -Extrait de la biographie du peintre suisse Walter Mafli

Départ à l'orphelinat

 

Tous ces objets que vous voyez, j'ai besoin de les peindre. Avec eux, je me souviens… J'avais cinq ans quand le directeur est venu me chercher pour me mettre à l'orphelinat, qu'on appelait "la maison de redressement". À cet âge, qu'y avait-il à redresser chez moi?!

Quand celui qui devait venir me chercher est arrivé chez ma grand-mère, je jouais avec les enfants du village. Il m'a pris par la main et m'a emmené. On a traversé le village, une forêt, et, tout à coup, on est arrivé dans une maison où il y avait beaucoup de gamins. Là, je me suis demandé ce qui se passait. J'ai senti que je serais mal dans cet endroit. Il m'a lâché en me disant d'aller jouer avec les autres, tous plus âgés que moi.

Je ne me l'explique pas, mais j'avais vraiment le sentiment que je ne serais pas bien, là. Et, brusquement, je suis parti à toute vitesse, en bas du pré. J'ai filé dans la mauvaise direction, dans un autre village. Ils ont envoyé les autres enfants pour me chercher, mais ils n'y sont pas parvenus. Finalement, j'ai trouvé le chemin pour repartir chez ma grand-maman.  Evidemment, j'ai eu droit à une bonne raclée en rentrant. Mais au moins, j'étais rentré!

 

Après cet épisode, ma grand-mère m'a gardé encore un mois. Puis le directeur de l'orphelinat est revenu me chercher. Et cette fois, ça a été sévère, plus moyen de m'échapper. On ne m'avait pas préparé du tout à la séparation, mais, à cinq ans, on sent les choses. C'était en 1921. Ma grand-maman est venue me rendre visite, un mois plus tard, mais je ne voulais plus la voir. Je me suis caché toute la journée, et ils ne m'ont pas trouvé. Je n'ai accepté de la revoir que bien plus tard. Elle est venue tous les mois, pendant dix ans, mais je ne suis jamais retourné chez moi. Je n'avais plus de maison. Ma grand-mère a fini par se chicaner avec la directrice. Elle m'apportait des cadeaux que la directrice donnait à ses enfants. Du chocolat, de la confiture, des patins, des pulls… Je n'ai jamais rien eu.

 

"Ca, c'est ta maman…"

 Ma grand-mère est morte quand j'étais à l'Ecole de Recrues. Je ne lui ai jamais demandé si j'avais un père ou une mère. Elle m'a dit un jour: "Ca, c'est ta maman. Et ça, c'est ton tuteur." Elle devait avoir 90 ans quand elle m'a dit que le fameux tuteur, c'était mon père. Ces gens étaient des étrangers pour moi.

J'ai eu pitié de ma mère, sourde et muette. Beaucoup plus tard, alors que j'étais marié, j'ai décidé d'aller la voir pour la soutenir. Quand je lui demandais ce qu'elle voulait, elle me demandait, par gestes, de l'Ovomaltine.  C'était tout ce qu'elle voulait… de l'Ovomaltine.

Quand je pense à elle, à son sourire lumineux quand elle me regardait, je ne peux pas m'empêcher de me dire que c'est incroyable… Cette femme s'est retrouvée enceinte sans comprendre  ce qui lui arrivait. Elle ne pouvait pas communiquer. Quatre ans après moi, elle a eu une fille, ma demi-sœur, dont je n'ai jamais été très proche.

 

Mon père

 

Mon père, lui, était mécanicien, il avait son garage. Tout le monde sonnait chez lui quand quelque chose était cassé. Il a été mon soi-disant tuteur, pendant des années, mais ne m'a jamais dit qu'il était mon père. Avec sa femme, il avait deux filles, qui n'ont jamais su à l'époque que j'étais leur demi-frère. Pour elles, j'étais un cousin. Je ne sais pas ce qui s'est passé dans la tête de mon père pour qu'il ne me dise jamais qui il était pour moi. Il ignorait si je le savais. Il n'y a jamais eu une parole entre nous sur ce sujet.

Il est mort des suites d'un accident de vélo. Il a été heurté par une voiture, est resté un an alité et est mort à 80 ans. Il aurait pu vivre encore longtemps, je pense, car il travaillait encore dans son garage juste avant l'accident. Il s'appelait M. Finck. Je pense que, bien que je porte le nom de ma mère,  je ressemble plutôt à mon père.

 

La mort

 

Aujourd'hui, je n'ai pas peur de la mort, mais j'ai peur de souffrir. Je ne suis pas vraiment croyant, cependant je pense qu'il doit y avoir une force quelque part. Mon Dieu à moi, c'est la nature, c'est l'idée de vivre sans faire de mal. Je ne crois pas trop au Bon Dieu. Et maintenant que je suis vieux, comme je ne lui ai jamais rien demandé, si je commençais à le prier, je passerais pour un faux jeton. Mais je pense que quand je mourrai et que je me présenterai devant Lui, s'Il existe, Il me dira: "C'est bon, rentre! Tu n'as pas été trop mauvais! ". 

Je l'accuse parfois de ne pas m'avoir donné une vie facile. Mais, quand je fais le bilan, je trouve que j'ai été un incroyable chanceux. On m'a donné très peu pour commencer, mais je comme voulais devenir quelqu'un, ça a peut-être aidé la chance…

 

Vieillir

 

Je tiens de plus en plus à la vie. Quand on est jeune, la vie n'a pas beaucoup de valeur. Mais plus on devient âgé, plus elle devient précieuse. Je suis heureux de me lever le matin sans avoir mal nulle part! Je ne pense pas souvent à ma mort. Je crois que j'aimerais mourir assis devant mon chevalet. De toute façon, je ne mourrai pas puisque mes tableaux resteront!

Ce qui m'agace, ce n'est pas tellement la pensée de la mort, mais la façon qu'ont certains de me traiter parce que je suis vieux. Lorsque vous devenez âgé, les gens se disent: "Il est vieux, donc il ne comprend rien!". C'est faux! Ils ont des préjugés. Ils pensent que je ne peux plus avoir d'opinion. Bien sûr, j'oublie certaines choses, comme tout le monde. Mais j'accuse les gens qui m'entourent, y compris mes meilleurs amis, de ne pas m'accorder de tolérance. Parfois, je fais répéter quelque chose parce que je n'ai pas bien entendu, ou pas bien compris. Il ne faut pas oublier que le français n'est pas ma langue maternelle. Mais je ne suis pas tout à coup devenu idiot parce que je suis devenu vieux! Je subis ces comportements et je n'aime pas ça. C'est curieux, parce qu'il m'arrive de me retrouver avec des gens très haut placés qui, eux, boivent mes paroles. Je ne comprends d'ailleurs pas toujours pourquoi ils me trouvent intéressant!

Je sais bien que j’ai 93 ans! Si je voulais l’oublier, je ne le pourrais pas: on se charge assez de me le rappeler. Savez-vous ce qui m’énerve le plus? D’être classé dans une catégorie comme si j’avais perdu mon identité. Quand j’étais gamin, un garçon de 20 ans était pour moi un vieux. Et un  homme de 30 ans était un dinosaure. Je n’imaginais pas que je vivrais si longtemps…   Je n'ai jamais pensé que j'arriverais à 80 ou 90 ans.

Lorsque vous atteignez l’âge que j’ai aujourd’hui, le plus dur n’est pas de vieillir. C’est d’être pris pour un imbécile par certaines personnes qui s’imaginent que vieillesse rime avec gagatisme! Bien sûr, le corps change, on n’a plus ni les mêmes forces, ni les mêmes capacités physiques. Mais, pour ma part, dans ma tête, je ne me sens pas vieux. Et c’est ce qu’il y a de plus terrible. Je ne suis ni plus bête, ni plus borné qu’autrefois. À moins d’être malade, quand on vieillit, on ne perd ni son humour, ni son caractère, ni ses centres d’intérêt, ni, si tout va bien, ses facultés intellectuelles.

Je ne supporte pas que l’on me parle comme si j’étais un enfant où un malade mental. Vous vous rendez compte? Si je n’étais pas celui que je suis, on serait capable de me mettre dans un home et de me donner du “Pépé” à chaque phrase! (Eclat de rire)

Ce n’est pas parce que je ne sais pas me servir d’un ordinateur que je suis atteint de crétinisme et qu’il faut me parler avec ménagement! Je n’ai pas besoin d’être aidé, protégé, je sais encore prendre mes décisions tout seul.

Si vous en avez la possibilité, diffusez ce message. Dites aux jeunes et  aux “moins jeunes pas encore trop âgés” qu’eux aussi seront vieux un jour. Et que, pourtant, ils resteront ceux qu’ils sont aujourd’hui.

 

Parfois, j'observe les vieux dans les magasins. Ils me font parfois honte. Ils tâtent les aliments, chipotent… Je me dis que je ne voudrais jamais devenir comme ça. Et pourtant, je suis beaucoup plus vieux qu'eux! Je vois aussi des gens encore plus âgés que moi, dont l'esprit est très clair et ordonné. Mais les gens qui m'entourent pensent que toutes les personnes âgées ont besoin d'aide. C'est quelque chose que je ne supporte pas. Je me débrouille très bien!

 

(Biographie du peintre Walter Mafli - Ecriture: Martine Bernier - parue en 2008)

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