Exemple 3 - Histoire d'une région: Naissance de la presse locale au Pays-d'Enhaut (Suisse)

LA PRESSE AU PAYS-D'ENHAUT

 

1. DES DEBUTS LABORIEUX

 

Quelle presse lisaient les habitants du Pays-d'Enhaut au XIXe siècle? Avant que ne soient créés les journaux locaux, aucune indication précise ne répond à cette question. À peine peut-on imaginer que certains recevaient la Gazette de Lausanne, quotidien édité dans la capitale vaudoise dès 1798, sous le premier nom de "Peuple Vaudois".

Une anecdote court dans la région, contant l'histoire d'un certain Monsieur Henchoz, surpris par des touristes étrangers, alors qu'il lisait, devant sa grange, la "Revue des Deux Mondes", bi-mensuel français de littérature et de débats de société. Un tel cas devait relever de l'exception, et il est plus probable d'imaginer que, dans les foyers, se retrouvaient des exemplaires de l'almanach du Messager Boiteux, paru pour la première fois à Vevey, en 1708. Comme aujourd'hui, les lecteurs y retrouvaient le calendrier, les éphémérides, des textes retraçant les événements de l'année écoulée à travers le monde, ainsi que des faits-divers.

Les messagers à pieds

Pour apporter les premiers journaux et le courrier aux habitants de la Vallée, les "messagers à pieds", franchissaient le col de Jaman, entre la Gruyère et le Pays-d'Enhaut, été comme hiver. C'est dans ce cadre que, dès 1805, Abram Morier commence son service. Il est engagé officiellement  par la Régie des Postes et des Messageries le 1er octobre 1812, rejoint trois ans plus tard par son frère, Jacques, avec lequel il se partagera le travail. Le matin, ces messagers quittaient Vevey dès 10 heures, chargés de sacs de courrier pouvant atteindre jusqu'à 15 kg. Cette messagerie à pied, qui reliait alors les habitants du Pays-d'Enhaut au reste du monde, a perdu de son importance avec l'ouverture des nouvelles routes, avant de disparaître définitivement en 1903, avec le passage du train en tunnel (MOB). 


2. Le Progrès et le Journal de Château-d'Oex

 

En 1877, la région accueille un événement de taille: la création du Progrès, premier journal du Pays-d'Enhaut, d'obédience radicale. Les habitants de la région ont donc un choix de lecture plus vaste. D'autant que, en 1881, le Progrès est rejoint par le Journal de Château-d'Oex, organe du parti Libéral.

À l'époque le parti radical est un parti gouvernemental, au pouvoir depuis 1845, majoritaire dans le canton et au Conseil d'Etat vaudois. Il prône une politique sociale. Les libéraux, de leur côté, revendiquent leur indépendance et leur liberté d'esprit. Leurs idéaux ne se cantonnent pas au secteur politique, mais influencent le quotidien, une forme d'éducation. Depuis sa création, le libéralisme puise sa source dans la prise de conscience de la personne, de sa responsabilisation et de ses droits au sein de la société, en pourfendant les privilèges dus à la naissance. Le débat politique porte sur des questions essentielles, concernant le canton, mais aussi le pays. Tandis que les uns réclament davantage de mesures sociales, les autres prêchent une politique d'austérité et d'économie.

Au Pays-d'Enhaut, les débats entre les deux partis sont musclés. Les libéraux refusent les tentatives de centralisation sur le plan fédéral et la mainmise progressive de l'Etat sur le secteur communal et privé. Ils s'indignent face à "l'augmentation incessante des fonctionnaires qui s'engraissent à la crèche de l'Etat", et voit, dans le Progrès "l'organe des créchiers". Dès la création des deux journaux, par articles interposés, les échanges sont houleux. Les ténors politiques locaux croisent le fer, souvent avec véhémence. Les injures fusent, les mises en causes sont violentes.

Outre les articles politiques, souvent polémiques, et les prises de position sur les sujets cantonaux et nationaux, les deux journaux, en périodes d'accalmie, remplissent leur rôle en offrant une information micro locale traitant des événements de la région. Mais chacun le fait à sa façon. Ainsi, le Progrès raille le ton moralisateur de son concurrent, qu'il traite de "pieux organe".

 

Petites annonces: reflet d'une époque

Les deux journaux ont un point commun: leurs nombreuses petites annonces. À travers elles se retrouvent une foule de détails pittoresques sur la vie de tous les jours. La véritable synergie qui existe alors entre les organes de presse locaux et la population se traduit par ces messages d'une variété étonnante. Ventes, achats, pertes d'objets, avis officiels, désir de rencontres, coups de colère, regrets publics, offres de services, annonces de manifestations: tout est prétexte à quelques lignes.  Ces annonces dévoilent la vie culturelle assez intense de l'époque dans la région, mais apportent également un reflet touchant et souvent drôle  de la vie quotidienne de l'époque, de la mentalité, et des conditions de pauvreté.

 

La naissance du  radical "Progrès"

Le 18 août 1877 sort le premier numéro du Progrès. Ses fondateurs, Isaac Schümperlin, "instituteur" au Collège, et le régent Louis Morier, payent de leur personne pour le mener sur les fonts baptismaux.  Dans un premier temps, le journal est écrit à la main et polycopié sur une petite presse. Seuls 250 exemplaires corrects peuvent être tirés à partir d'un original. Le procédé est abandonné dès le mois de novembre de la même année, au profit d'un travail d'impression confié à l'Imprimerie Ackermann, à Bulle. Il faudra attendre 1881 pour que le journal soit édité à Château-d'Oex, par l'Imprimerie Guillat.

 

Bienvenue aigre-douce

 

L'arrivée du Journal de Château-d'Oex titille la rédaction du Progrès qui, le 31 décembre 1881, accueille son concurrent en ces termes:

 

"Nous ne voulons point aujourd'hui engager une polémique avec notre nouveau confrère, nous préférons lui laisser sa dentition et purger sa bile, résultat inévitable de la fièvre causée par ce phénomène douloureux. Qu'il nous permette cependant de lui assurer que nous l'attendons de pied ferme, et que, lorsqu'il nous plaira de commencer le feu, nous le ferons sans son commandement et sans sa permission."

 

À bon entendeur, salut. Le ton est donné…


En 1897, le Progrès agrandit son format. Une initiative imitée dès l'année suivante par le Journal de Château-d'Oex. Dès 1886, le journal radical publie un supplément littéraire hebdomadaire de huit pages. Puis, à partir de 1905, il sort deux numéros par semaine, imité par son concurrent huit ans plus tard. De 1929 à 1936, les lecteurs disposeront de trois parutions hebdomadaires.

 

Lorsque Isaac Schümperlin quitte le Progrès en 1892, après avoir été nommé au Collège de Nyon, il est remplacé par Albert Roch père. Celui-ci exerçait déjà les fonctions d'associé et d'imprimeur du journal depuis 1889. Plus posé, ce nouveau rédacteur apaisera les tensions existant entre les deux publications. Sauf, tous les quatre ans, en périodes d'élection, et lors des événements politiques marquants, où les rédactions reprendront le sentier de la guerre…

 

En 1920, le journal propose un format agrandi, sur six colonnes. Parallèlement, les polices d'écritures se réduisent jusqu'à devenir à peine lisibles, alors que les marges disparaissent au profit d'une matière envahissante, et au détriment du confort de lecture.  La nomination d'Albert Roch au poste de juge de paix, puis de président au Tribunal de district provoque le courroux du journal concurrent. Un éventuel procès opposant les deux rédactions risquerait de les mettre dans une position délicate alors que l'un des protagonistes préside le Tribunal. En 1913, nommé receveur de l'Etat, Albert Roch met l'imprimerie au nom de son fils Albert, et meurt, cinq ans plus tard.

 

Journal de Château-d'Oex: Des plumes et des piques…

 

Si le journal de Château-d'Oex, créé en décembre 1881, a toujours été encadré par un comité actif, de nombreux rédacteurs se sont succédé à sa tête. En fonction de leurs personnalités et de la vivacité de leurs écrits, la publication a traversé des périodes plus ou moins intéressantes, plus ou moins orageuses.

 

- David Morier-Genoud (1852 – 1919), fondateur du journal, en fut également le premier rédacteur. Agriculteur, puis professeur au Collège, c'était un homme affable, apprécié pour ses conseils, mais exigeant et strict dans le cadre de sa profession. Incapable d'assumer sa tâche journalistique en été, il est remplacé par Josué Henchoz (1826 – 1905), ancien régent de l'Etivaz. Dès le début, les intentions du journal sont claires: renverser le "parti violent".  Desseins qu'ils revendiquent notamment à travers un poème publié en 1885, après une défaite aux élections communales:

 

Consolation

Pour coucher l'arbre radical

Dont les racines et l'ombrage

Ont desséché le sol natal

Ta scie, ô mon petit journal

En manoeuvrant avec courage,

N'a fait que commencer l'ouvrage ;

Mais console-toi, c'est égal:

Pour arracher ce tronc fatal,

Il suffira d'un vent d'orage.

 

Dès 1889, le journal est signé par un nouvel éditeur: le docteur Jules Favrod-Coune (1847-1908). Le Progrès, en 1886, donne sa vision personnelle de la manière dont Josué Henchoz vit ses dernières années au poste de rédacteur:

"M. Josué Henchoz s'est plaint de ce que l'on profitait de son éloignement pour publier des articles qu'il désapprouvait et dont il n'avait connaissance qu'une fois le Journal imprimé…. Il a déclaré que si cela continuait, il se refuserait à porter la hotte plus longtemps… Il n'a pas caché ce que l'on savait déjà, à savoir le nom du personnage de derrière la coulisse."  

 

Dès l'instant où ledit "personnage" reprend les commandes du Journal de Château-d'Oex, celui-ci deviendra sa tribune officielle, son ring de boxe. L'homme est une bête politique. Chef du parti libéral local, frère du syndic Charles-Victor Favrod-Coune, il restera président du Conseil communal pendant 19 ans, ne quittant sa charge qu'à sa mort. Ce médecin dévoué ne compte ni son temps, ni son énergie pour se rendre au chevet de ses malades, quels que soient le temps et l'endroit, aussi reculé soit-il, où ils se trouvent. Généreux, empathique, Jules Favrod-Coune soigne, réconforte, soutient, avec un rare dévouement. Sa mort provoquera d'ailleurs une profonde émotion au sein de la population. Une foule considérable assistera à ses obsèques, et un monument sera érigé à sa mémoire au cimetière, par les habitants.

 

Seul bémol dans ce portrait idyllique: dès qu'il s'agit de politique, l'agneau se transforme en loup. Son intelligence et sa nature raffinée se doublent d'un côté procédurier et d'une intransigeance exacerbés par son tempérament ardent. Ses prises de position et son franc-parler lui valent de violentes antipathies, jusqu'au sein même de son propre parti. Parmi ses ennemis déclarés, le préfet Cottier est en première ligne. Leur animosité connaît son point culminant lorsque le médecin gifle celui qu'il traite de "grande épave de la démocratie de Rougemont." 

 

(Pays d'Enhaut Lieux historiques, vivants, "La Presse au Pays-d'Enhaut", Martine Bernier - 2008)

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